21 mai 2008
Mes sacs sont trop lourds.
Le sentiment de la langue
"J'eus, une seule fois, de la chance. Dans le petit temple de ***, consacré à Apollon, je fus, à mi-chemin des neiges et de la mer, un être plein de midi.
L'épisode, tel qu'il m'apparaît aujourd'hui, ne devrait pas excéder les limites nécessaires à la transcription d'un rêve. Près des marches conduisant au portique détruit, il y avait beaucoup de terre sèche, rougeâtre, granuleuse. Je songeai - pensée naïve, étrange, brève, soufflée assurément, par le génie du lieu, sinon par le sentiment aigu d'une éminence - , que des pèlerins ou prêtres d'il y a deux mille ans pouvaient bien avoir perdu là quelque argent. Et je plongeai la main dans la terre pour aussitôt en retirer, parfaitement conservée sous sa couche vert-de-gris, une pièce de monnaie du temps de Constantin.
Toute cette journée, je fus roi.
Cette royauté, on ne me la reconnut pas. On prétendit que j'avais acheté ou volé la pièce. Il n'y avait pas eu de témoin. Nulle reine non plus avec qui partager cette joie qui me tint lieu de toute puissance. La chance a quelque chose de solitaire, de hors-jeu (même si elle laisse dans la gorge la sécheresse connue des seuls joueurs); elle nous livre au soupçon d'autrui. Nul mot, enfin, pour qualifier l'éclat de ma joie.
Cette reine, ces mots (visages d'encre, corps d'écriture, voix retenues), je les entreverrais plus tard dans un poème de Rimbaud: je connaitrais les principes d'une autre royauté : j'écrirais...
Il me fallait bien mettre quelque chose d'autre en jeu. J'apprendrais vite qu'on ne joue pas avec les mots, qu'ils ne dispensent nulle chance. Il y aurait encore de longues journées de solitude.
Aujourd'hui, il m'arrive de trouver mes mots.
C'est la même démarche, opiniâtre, dérisoire. Royauté sans titre. Imposture. Chance éternellement sourde. Monde intérieur où bat une mer que j'aurais, depuis le temple de ***, pu contempler à loisir et dont je ne garde qu'un souvenir d'écriture. Jeu sérieux et futile que cette invention de soi parmi la terre et les mots. Vérités de bout de plume.
Terre où enfouir sa langue.
Cette confession est déjà trop longue. Ecrire nous impose ses lois (semblables peut-être à celles des plus graves jeux d'enfance). Ecrire nous déconsidère. Le monde se replie. Nous n'avons pas de chance. "
Voilà des mots qui savent me parler. Des mots que je lisais il y a cinq ans, et que je ne comprenais pas. Des mots qui me parlent pourtant aujourd'hui, mieux que beaucoup... Comme il est étrange de grandir, de mûrir, de chercher, et de comprendre, soudain sans effort.... Ce sont les mots de Richard Millet, dans son livre Le Sentiment de la langue.
28 avril 2008
Le fils prodigue
Evangile selon Saint Luc, chapitre XV
Courtois d’Arras
Le Porche du mystère la Deuxième vertu,
Charles Péguy
Dans ce passage de l’Evangile, Luc nous rapporte les paroles de Jésus. Il répond à des Pharisiens qui l’accusaient de manger en compagnie de ceux qu’ils appellent des pécheurs, des gens de mauvaise vie. Jésus a alors recours à la parabole, un genre très particulier à la Bible.
Le terme de parabole vient du grec parabolè qui signifie «rapprochement». Il s’agit d’un récit fondé sur une comparaison et destiné à donner un enseignement. Les paraboles évangéliques permettent de transmettre un savoir pratique, soit de faire lever des questions ou de mettre en scène une situation que l’on veut amener l’interlocuteur à connaître ou à interpréter. Mais elles sont aussi un acte de parole, elles s’adressent à quelqu’un, pour produire des effets qui dépassent le simple échange d’information. Elles engagent une dimension pragmatique du langage, elles sont aussi en elles-mêmes une action qui est un dévoilement. La parabole est faite pour dire une vérité qui n’est pas immédiatement accessible, parce que relevant du mystère, mais aussi parce que l’auditeur peut vouloir l’ignorer. La parabole dévoile non seulement une vérité extérieure, la même pour tous, mais encore une vérité individuelle, elle dévoile le moi profond de l’auditeur à lui-même. La parabole est une image et requiert donc nécessairement l’interprétation : elle passe par un sujet qui intervient. Elle fait alors surgir les pensées cachées de cet auditeur. «Interprétée par lui, elle l’interprète à son tour » dit Anne Marie Pelletier.
Nous choisissons ici d'étudier trois réécritures de cette parabole, considérées comme autant d'interprétations individuelles, chacune révélatrice d'un Moi singulier. Le départ du fils Prodigue, qui fait l’épreuve de sa liberté, est aussi une quête de soi. Nous nous proposons de définir cinq temps qui vont nous permettre d'interpréter les textes simultanément, pour faire jaillir toute les richesses que renferme cette courte histoire. Voici les cinq thèmes soulignés:
۰La question du libre arbitre,
۰L’errance et l’erreur,
۰La prise de conscience dans la souffrance et le si difficile « déraidissement » de l’homme comme dit Péguy,
۰ L’amour gratuit et inconditionnel du père,
۰ L’incompréhension
de
· Le départ et la révolte : la question du libre arbitre
« Un
homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : « Mon père,
donne moi la part de fortune qui doit me revenir. Alors le père partagea ses
biens entre ses deux fils. Peu de jours après, le plus jeune fils vendit sa
part de la propriété et partit avec son argent dans un pays éloigné. »
Tel est le texte de
Le fils cadet décide de partir, il se sépare de son père et le texte précise bien qu’il s’en va loin. Mais le père accepte de le laisser partir, il ne le retient pas. Le fils est donc libre de faire ses propres expériences, il part vers de nouveaux horizons. C’est le libre arbitre qui est donné à chaque homme.
Le texte de Courtois d’Arras commence par faire parler le père, qui ordonne à ses fils de partir travailler. Le fils aîné se plaint déjà de son cadet qui travaille moins que lui :
« Je porte tout le fardeau,
Tandis que mon frère s’en tire à bon
compte ;
Il est bien vu de vous sans rien faire. »
Le cadet se révolte ensuite :
« A cette heure seuls les diables connaissent
une telle servitude !
Maudit qui le
supportera plus longtemps !
Je veux quitter votre
maison. »
Le texte marque davantage la révolte du fils, il développe. Mais le fait que le fils aîné intervienne déjà est singulier. L’aîné est irascible et antipathique, il veut exclure Courtois, et ce dès le début. Le cadet a donc besoin de partir, de se révolter pour trouver une place qui lui soit propre, même en passant par l’erreur. Courtois prend des risques pour se réaliser, tandis que le fils aîné est prisonnier de son travail. Son individualité est arrêtée dans son développement, et il n’a d’ailleurs pas de nom dans la pièce.
Le père, contrairement à celui de la parabole, tente de retenir Courtois, il le prévient des menaces qui le guettent, lui montre que ce qu’il fait est insensé. Mais il le laisse cependant partir en le recommandant à Dieu.
Le
texte de Gide, au contraire, ne relate pas le départ, le récit s’ouvre sur le désir de retour
du fils. Cependant, dans les différentes discussions que ce dernier a ensuite
avec les membres de la famille, on lui demande toujours pourquoi il est parti.
Le fils exalte son départ, il explique qu’il se sentait prisonnier de la maison
du père et il est particulièrement intéressant de
remarquer la très forte différenciation qu'il fait entre
-Parce que la maison
m’enfermait. La Maison,
ce n’est pas Vous, mon Père.
-C’est moi qui l’est
construite, et pour toi.
- Ah ! Vous
n’avez pas dit cela, mais mon frère. Vous, vous avez construit toute la terre,
et la Maison, et ce qui n’est pas la Maison. La Maison, d’autres que vous l’ont construite, en votre nom, je sais, mais d’autres
que vous. »
Cette Maison pourrait représenter l’institutionnalisation de l’Eglise, avec laquelle Gide avait bien des problèmes, et le Père pourrait être Dieu. L’Eglise est un intermédiaire qui gène et occulte la vérité de Dieu. Le fils Prodigue voulait fuir cela. L’attitude du père lors du départ n’est pas précisée, on ne sait pas s’il le laisse partir librement, mais on peut noter qu’il reproche le départ, et qu'il demande des comptes. Cependant, l’ambiguïté fait partie de l’écriture gidienne. Le frère aîné, qui voulait exclure Courtois dans le Jeu de Courtois d’Arras, a une place importante ici aussi, il semble même avoir une grande influence sur le père qui se confie au Prodigue et lui dit :
« Je t’ai parlé peut être durement. Ton frère l’a voulu, c’est lui qui m’a sommé de te dire : « hors de la maison, point de salut pour toi. » Mais écoute : c’est moi qui t’es formé, ce qui est en toi, je le sais. Je sais ce qui te poussait sur les routes ; je t’attendais au bout. Tu m’aurais appelé… j’étais là. »
Le père ne condamne pas. Il sait son enfant libre, et comprend sa démarche, mais seulement à contre coup.
Fait intéressant, il faut noter le départ du dernier fils, cadet du Prodigue, qui part en cachette, mais qui est accompagné par son frère à la fin, frère qui le somme d’oublier sa famille. On ne peut pas ne pas mentionner l’exaltation du départ si chère à Gide. C’est lui qui criait « Familles je vous hais », de la façon la plus provocatrice. Il s’agit de tout quitter, d’un départ absolu et c’est aussi ce qu’il exalte dans ses Nourritures terrestres. Ce départ permet la réalisation de soi.
Le texte de Péguy est une longue méditation sous forme de versets. Il ne reprend pas la trame narrative de la parabole, mais va directement à l’interprétation. Il se sert pour cela des deux paraboles qui précèdent, dans l’Evangile, celles de la brebis égarée et des perles que l'on vend pour en retrouver une seule. Il n’y a pas d’exaltation du départ, mais un émerveillement devant la liberté totale que Dieu laisse à l’homme. Péguy s’étonne du risque énorme qu’Il ose prendre. Dieu laisse l’homme libre et en plus de cela Il lui fait confiance :
« Dieu nous a confié son fils, hélas hélas, Dieu nous a confié notre salut, le soin de notre salut. Il a fait dépendre de nous et son fils et notre salut et ainsi son espérance même. »
« Dieu s’est mis
sur ce pied, comme la plus misérable créature a pu librement,
Souffleter librement
la face de Jésus »
Le départ de l’homme, son détournement de Dieu permet l’espoir :
« Parce qu’il y a
plus de joie dans le ciel pour ce pécheur qui s’en revient,
Que pour cent justes
qui ne seront point partis.
Car les cent justes
qui ne seront point partis, ils seront restés.
Ils seront restés en
foi et en charité.
Mais ce pécheur qui
est parti et qui a failli se perdre
Par son départ même et
parce qu’il allait manquer à l’appel du soir
Il a fait naître la
crainte et aussi il a fait jaillir l’espérance même
Au cœur de Dieu même
Au cœur de Jésus
Le tremblement de la
crainte et le frisson,
Le frémissement de
l’espérance. »
Ainsi, ce départ n’est absolument pas condamné.
Le départ
du fils pose la question de la liberté de l’Homme. Il est libre de rejeter
Dieu. Ce départ n’est pas forcément négatif cependant. Nous l’avons vu,
Courtois cherche sa place loin de la maison de son père dans laquelle son frère
a une grande importance. Il en est de même pour le Prodigue de Gide qui cherche
à fuir cette maison qu’il sent comme un emprisonnement. De fait, le départ,
c’est aussi ce que Dieu recommande dans l’Ancien Testament, et Gide le reprend
à son compte lors du départ du fils puîné : « J’ai ceint mes reins, j’ai gardé cette nuit mes sandales » dit
il à son frère. N’est-ce pas ce que Dieu dit à Moïse au livre de l’exode (XII,
11): « Voici dans quelle tenue on
mangera le repas : les vêtements serrés à la ceinture, les sandales aux
pieds et le bâton à la main. » Dieu est aussi celui qui appelle à
tout quitter, et c’est le cas d’Abraham au livre de
· L’errance et l’erreur
« Là il vécut dans le désordre et dissipa ainsi
tout ce qu’il possédait. »
Le Prodigue est perdu, il se trompe et fait fausse route, il gaspille tous les dons qu’il possédait, il se perd lui-même en quelque sorte.
Cet unique verset de
Le texte de Gide est bien différent, et il est toujours sous le signe de l’ambiguïté. Le Prodigue n’a que faire des richesses, des biens matériels, c’est le frère aîné qui s’y attache. Mais lorsque le père lui reproche d’avoir dilapidé ses biens, il parle d’un autre héritage :
« -Mon père, vous
savez bien qu’en partant j’avais emporté tout ce que j’avais pu de mes
richesses. Que m’importent les biens qu’on ne peut emporter avec soi ?
- Toute cette fortune
emportée tu l’as dépensée follement.
- J’ai changé votre or
en plaisir, vos préceptes en fantaisie, ma chasteté en poésie, et mon austérité
en désirs.
- Etait-ce pour cela
que tes parents économes s’employèrent à distiller en toi tant de vertu ?
- Pour que je brûle
d’une flamme plus belle, peut-être, une nouvelle ferveur m’allumant.
- Songe à cette pure
flamme que vit Moïse, sur le buisson sacré : elle brillait, mais sans
consumer.
- J’ai connu l’amour
qui consume. »
Ainsi, le Prodigue a rencontré ce qui détruit, le désir sans limite et le père lui propose autre chose. Il ne semble pas que le fils se soit égaré. Cependant, il y a bien une instance qui le tient éloigné du père et c’est son orgueil. Ce défaut est très fort chez lui, tous le lui reprochent et lui-même traite son petit frère d’orgueilleux. C’est ce qui fait aussi partir le Prodigue, il veut se suffire à lui-même en quelque sorte. C’est ce que le père lui reproche : « L’homme a besoin d’un toit sous lequel reposer sa tête. Orgueilleux ! Penses-tu pouvoir dormir en plein vent ? »
Et le frère surenchérit. Pour lui, il ne faut absolument pas déranger l’ordre (terme que l’on trouve dans la parabole : « il vécut dans le désordre ») Le fils prodigue a introduit le chaos dans la vie de ce frère aîné et ce dernier ne peut l’accepter :
« Que s’exagérait
ton orgueil. Mon frère, l’indiscipline a été. De quel chaos l’homme est sorti,
tu l’apprendras si tu ne le sais pas encore. (…) ne l’apprends pas à tes
dépends, les éléments qui te composent n’attendent qu’un acquiescement, qu’un
affaiblissement de ta part pour retourner à l’anarchie… Mais ce que tu ne
sauras jamais, c’est la longueur de temps qu’il a fallu à l’homme pour élaborer
l’homme. A présent que le modèle est obtenu, tenons- nous y. (…) Ce que tu as,
c’est ta couronne, c’est cette royauté sur les autres et sur toi-même. Ta
couronne, l’usurpateur la guette ; il est partout, il rôde autour de toi,
en toi. Tiens ferme mon frère ! Tiens ferme ! »
Il y a ici aussi un autre intertexte biblique, c’est celui de la Genèse qui, au premier livre, relate la création du monde. Il s’agit d’un travail d’organisation du chaos originel, Dieu sépare et ordonne. L’Homme serait alors celui qui vient mettre du chaos dans l’ordre de la création; mais Dieu l’en laisse totalement libre puisque la création lui a été confiée.
Le frère évoque le tentateur aussi, le Mal, qui n’est autre que chaos, est bien présent. L’Homme est constamment menacé, il peut s’épuiser et se perdre quand il s’élance en dehors de lui-même.
La méditation de Péguy se porte aussi sur la misère de l’Homme, sur ses errances, sur ses erreurs. Il parle de la brebis égarée « Quae perierat, qui était périe, qui avait péri ». Il s’agit d’une mort et c’est ce que la parabole reprendra à la fin. Mais c’est cette parabole justement qui se fait accompagnatrice de l’Homme, jusqu’au plus profond du plus profond de sa honte et de ses ténèbres :
« Et si loin
qu’aille l’homme, cet homme qui se perd,
En quelque pays en
quelque obscurité,
Loin du foyer, loin du
cœur,
Et quelques soient les
ténèbres où il s’enfonce,
Les ténèbres qui
voilent ses yeux,
(…)
Toujours un point de
douleur cuit, Un homme avait deux fils, un
point qu’il connaît bien.
Dans la fausse quiétude, un point d’inquiétude, un point d’espérance. Toutes les autres paroles de Dieu sont pudiques, elles n’osent pas accompagner l’homme dans les hontes du péché.
C’est aussi une parole qui dérange, qui appuie là où
ça fait mal, au plus profond de la souffrance pour pouvoir ensuite la guérir. On
retrouve l’aspect performatif de la parabole : c’est un texte qui agit. C’est
la parole qui s’adresse à celui qui fait le mal, justement. Elle souligne ce
qui ne va pas chez l’Homme, lui montre qu’il ne tient qu’à lui de tout changer.
Mais cela déplait à celui qui voudrait
oublier que la vie qu’il mène ne lui apporte pas le bonheur. Il est trop
enfoncé dans les ténèbres du Mal pour arriver à relever la tête. Dieu lui
rappelle néanmoins qu’il est digne de vivre autrement.
Le Prodigue fait l’épreuve de sa liberté, et il est forcément confronté au Mal. C’est à lui de choisir. Cependant, il est face à sa faiblesse, et aux tentations. Le Mal peut être plus fort et il sombre.
· La prise de conscience dans la souffrance, le repentir
« Quand il eut tout dépensé, une famine
survint dans le pays, et il commença à manquer du nécessaire. Il alla donc se
mettre au service d’un des habitants du pays qui l’envoya dans ses champs
garder les cochons. Il aurait bien voulu se nourrir des fruits du caroubier que
mangeaient les cochons, mais personne ne lui en donnait. Alors il se mit à
réfléchir sur sa situation et se dit : « Tous les ouvriers de mon
père ont plus à manger qu’il ne leur en faut, tandis que moi, ici, je meurs de
faim ! Je veux repartir chez mon père je lui dirai : mon père, j’ai
péché contre le Ciel et contre toi, je ne suis plus digne que tu me regardes
comme ton fils. Traite moi donc comme l’un de tes ouvriers. Et il repartit chez
son père.»
On peut noter la dégradation totale de cet enfant qui garde des cochons, des animaux impurs selon la tradition juive. Il se rend compte qu’il a gaspillé les ornements de la nature humaine. Quand il dispute sa pitance aux porcs, il montre qu’en perdant sa ressemblance avec Dieu, il s’est ravalé au rang du plus vil animal. Et il va se mettre au service de quelqu’un, il n’est plus son propre maître. Il connaît la souffrance. Cela lui permet de prendre conscience de son erreur. Cependant, il ne se repend au début que devant son ventre creux. La faim qu’il clame et qu’il ne peut apaiser devient pourtant une famine pour le Bien. Son orgueil du départ, qui le faisait partir, se tait, et il revient chez son père en serviteur, et non plus dans la position de fils. Il revient, il arrive à effectuer cette acception de sa petitesse, cette humilité, ce « déraidissement ». Il accepte le manque qui le constitue. Il se rend compte qu’il ne peut se suffire à lui-même et le Mal a vite fait de s’emparer de lui.
Dans la pièce de Courtois d’Arras, cette prise de conscience s’effectue également progressivement, par un retour sur soi, qui se fait au travers du monologue de Courtois lorsqu’il garde les cochons. Mais il y a une différence majeure : Courtois ne se met pas de lui même au service du prud’homme, c’est ce dernier qui le lui propose. La possibilité de servir l’Autre lui est donc donnée de l’extérieur, et ce n’est pas lui qui fait la démarche. Ce n’est pas lui qui s’humilie, il n’a pas encore fait ce chemin individuel. Il est humilié de l’extérieur, pour ainsi dire. Il porte une massue, qui serait le symbole du fou : il y a un passage par la folie pour accéder à la connaissance de soi. Bien vite cependant Courtois a faim, il souffre dans son corps et se rend compte de son erreur, mais il ne peut pas se défaire si vite de son orgueil :
« Je me suis tué de mes propres mains
Je n’oserai pas bien
entendu retourner chez mon père
Il faut que je
m’installe ailleurs. »
Il ne se repend pas encore, il n’est pas assez humble. Puis l’image de son père s’impose à son esprit, et il reconnaît sa bonté :
« La pitié lui
serrerait le cœur
Et il voudrait me
revoir
Retourner serait pour moi la meilleure solution. »
Il oppose l’image de son frère à cette bonté, on retrouve donc ici cette dichotomie que Gide mettait en scène :
« Mais si mon
frère est un sale type,
Mon père lui, est généreux. »
Et il décide de rentrer, bien qu’il ne parle pas de se présenter en serviteur. Il en a l’aspect, mais il ne se présente pas ainsi :
« Je vois mon
père assis à l’intérieur,
Mais je ne vais oser
l’approcher ni m’exposer à sa vue,
Je suis trop coupable ;
toutefois,
Il faut que je me montre à lui, je suis son fils et il est mon père. »
Il cherche donc au contraire à se persuader de sa place de fils, il se la remémore.
Gide ne nous montre pas de repentir. Le fils revient comme par erreur, c’est un échec. Ce retour, qui est positif dans la parabole, comme le signe de la possibilité de retour de l’Homme, même dans la souffrance et la dégradation la plus absolue, est ici négatif. C’est un échec, le Prodigue n’est pas allé au bout de la quête de soi, au bout de l’exaltation de lui-même. Il s’est laissé rebuter devant les épreuves et il semble que s’il n’avait pas manqué de nourriture, il ne serait peut être pas revenu. Gide a du mal à se débarrasser de cet orgueil qui ignore le repentir et bloque le retour. Il le dit lui-même à titre personnel dans une courte adresse au prodigue :
« Mon Dieu, comme
un enfant je m’agenouille devant vous aujourd’hui, le visage trempé de larmes.
Si je me remémore et transcris ici votre pressante parabole, c’est que je sais
quel était votre Enfant Prodigue ; c’est qu’en lui je me vois ; c’est
que j’entends en moi, parfois et répète en secret ces paroles que du fond de sa
grande détresse, vous lui faîtes crier :
- Combien de mercenaires de mon père ont chez lui le pain en abondance ; et moi je meurs de faim !
J’imagine l’étreinte du Père, à la chaleur d’un tel amour, mon cœur fond. J’imagine une précédente détresse ; même ; Ah ! J’imagine tout ce qu’on veut. Je crois cela ; je suis celui là même dont le cœur bat quand, du haut de la colline, il revoit les toits bleus de la maison qu’il a quittée. Qu’est ce que j’attends pour m’élancer vers la demeure, pour entrer ? On m’attend, je vois déjà le veau gras qu’on apprête… Arrêtez ! Ne dressez pas trop vite le festin ! »
Ainsi, Gide ne fait pas le pas, le tout petit pas qui le sépare de la félicité, de l’harmonie de se sentir aimé. Il y a encore trop de méfiance.
Voilà pourquoi il met en scène les réprimandes des différents membres de la famille, dès le lendemain du retour. Il n’est pas sûr d’être bien accueilli. Et en effet, le fils Prodigue ne retrouve qu’ incompréhension et solitude à son retour. Sa famille lui fait des reproches. Et loin, là bas il n’avait pas vraiment trouvé le malheur, mais seulement une grande lassitude, de la fatigue « fatigué de sa fantaisie et comme désépris de lui-même ». Il ne redoute pas le dénuement, c’était même ce qu’il cherchait. Mais il y a quelque chose qui ne va pas, il a échoué : « L’enfant s’avoue qu’il n’a pas trouvé le bonheur, ni même su prolonger bien longtemps cette ivresse qu’à défaut de bonheur il cherchait. »
Il se sent misérable et il a honte. Les paroles de
« Mais il attend les ombres de la nuit pour voiler un peu sa misère. (…) il tombe et couvre de ses mains son visage car il a honte de sa honte sachant qu’il est le fils légitime, pourtant. » On peut observer ici le déchirement du jeune homme, qui voudrait pouvoir se sentir homme à part entière parce qu’il sait qu’il en est digne, mais qui ne le vit pas, il n’arrive pas à sentir ce qu’il sait avec sa raison. Sa raison a honte des mouvements de son cœur, qui ont honte.
Mais comme le texte de Gide est toujours paradoxal, le prodigue n’est pas rebuté par cette misère pourtant, ce n’est pas là ce qui le pousse à revenir :
« -Fallait-il la
misère pour te pousser à revenir à moi ?
-Je ne sais ; je
ne sais. C’est dans l’aridité du désert que j’ai le mieux aimé ma soif.
-Ta misère te fit
mieux sentir le prix des richesses.
- Non, pas cela !
Ne m’entendez-vous pas mon père, mon cœur vidé de tout, s’emplit d’amour. Au
prix de tous mes biens, j’avais acheté la ferveur. »
Ce dénuement est ce qu’il cherchait, se vider de tout ce que l’on a reçu pour trouver dans le minimum, le noyau de moi qui reste, qui l’on est vraiment, l’essence de soi. Mais à sa mère, le Prodigue confie une nouvelle donnée qui explique mieux son retour :
« - Le soleil du
milieu du jour, le vent froid du cœur de la nuit, le sable chancelant du
désert, les broussailles où mes pieds s’ensanglantaient, rien de tout cela ne
m’arrêta, mais – je ne l’ai pas dit à mon frère - j’ai dû servir…
- Pourquoi l’avoir caché ?
- De mauvais maîtres qui malmenaient mon corps, exaspéraient mon orgueil, et me donnaient à peine de quoi manger. C’est alors que j’ai pensé Ah ! Servir pour servir !... »
Ainsi, dans sa quête de liberté le Prodigue est devenu prisonnier. Ce maître qu’il a dû servir et qui le maltraitait, n’est-ce pas le Mal des autres textes ?
Au petit frère, il tient un discours encore différent. Il a
souffert, et il s’avoue vaincu ; son orgueil s’apaise enfin, il se
résigne. Il avait perdu sa liberté, il s’est senti captif. Il n’était plus
fidèle à ce qu’il est. C’est bien ce qui se passe dans la parabole de
« - Enfin tu as
renoncé à être celui que tu voulais être.
- Que mon orgueil me
persuadait d’être. (…) La liberté que je cherchais, je l’ai perdue ;
captif, j’ai dû servir. »
Cependant, il regrette d’être revenu. Là est encore l’ambiguïté de Gide, on le sent, avec le départ du fils puîné à la fin. Il y a bien la nostalgie de ce départ, souvent au travers de la métaphore de la nourriture. Cette soif, cette faim il les aimait finalement, et il les regrette :
« Mon père ! Mon père ! Le goût sauvage des glands doux demeure malgré tout dans ma bouche. Rien n’en saurait couvrir la saveur. »
Et le petit frère le sent bien, lui-même partage cette soif, ce manque :
« - Regarde sur
la table, à mon chevet, là, près de ce livre déchiré.
- Je vois une grenade
ouverte.
- C’est le porcher qui
me la rapporta l’autre soir, après n’être pas rentré de trois jours.
-Oui, c’est une
grenade sauvage ;
-Je le sais, elle est
d’une âcreté presque affreuse ; je sens pourtant que si j’avais
suffisamment soif, je mordrais.
- Ah ! Je peux
donc te le dire à présent, c’est cette soif que dans le désert je cherchais.
-Une soif dont seul ce
fruit non sucré désaltère…
-Non, mais il faut
aimer cette soif. »
Cette grenade peut faire penser au fruit de caroubier dont souhaite se nourrir le fils de la parabole, et elle est « d’une âcreté presque affreuse » tout comme les pois de Courtois sont « acides et aigres ». Il s’agit bien d’une souffrance, mais qui est ici appréciée. La difficulté permet de savoir qui l’on est, de tester ses aptitudes… On retrouve peut être l’orgueil ?
Péguy parle de la honte et de la pénitence de l’Homme, il les définit et s’étonne à leur sujet, toujours dans une longue méditation. Il montre la souffrance de l’Homme qui se dégoûte lui-même, qui veut se cacher, disparaître…
« Cette honteuse
pénitence, honteuse de soi et qui ne sait plus où se cacher,
Où cacher sa tête,
honteuse, sa tête rouge de honte, pourpre de honte,
Sa tête couverte de
cendre et de terre,
En signe de honte et
de repentir, où cacher sa honte et son péché. »
Mais il montre aussi le côté positif de cette honte, de cette tâche. C’est elle qui permet à Dieu de rejoindre l’Homme. C’est au plus profond de la souffrance que Dieu se manifeste :
«Car l’attente de
cette pénitence,
L’attente anxieuse,
l’espérance de cette pénitence,
A fait jouer l’espérance au cœur de Dieu. »
« Et cette
pénitence même
A été pour lui, en lui, le couronnement d’une espérance. »
Péguy parle du « difficile déraidissement de l’homme », et c’est bien de cela dont il s’agit dans le repentir ; abandonner la dureté de son orgueil pour s’abandonner à la douceur de la confiance en Dieu, s’accepter avec ses limites ; pour pouvoir accueillir et laisser entrer l’amour de Dieu. Mais l’homme a bien des réticences, il est dur.
Ainsi, le Prodigue livré à lui-même s’enfonce dans le vice, il se perd. Mais il prend conscience de sa faute, et il accepte de faire tomber son orgueil. Il fait pénitence, cette pénitence qui fait naître l’espérance au cœur de Dieu. Mais il est si difficile de renoncer à cette suffisance, de survivre à son impuissance au contact du mystère du Mal… L’Homme se durcit pour survivre, et il ne peut franchir le seuil de la maison, et accepter de rentrer ; c’est le cas de Gide. Cependant, la parabole s’adresse à ceux qui, comme lui justement, ont trop de souffrance et trop d’orgueil pour s’abandonner. Elle est « comme un chien
Que l’on bat mais qui
reste.
Comme un chien
maltraité qui revient toujours.
Fidèle elle reste, elle revient toujours, vous avez beau lui donner des coups de pied et des coups de bâton. » dit Péguy.
· L’accueil inconditionnel du père, l’amour infini
« Tandis qu’il était encore assez loi de
la maison, son père le vit et en eut profondément pitié : il courut à sa
rencontre, le serra contre lui et l’embrassa. Le fils lui dit alors :
« Mon père, j’ai péché contre le Ciel et contre toi, je ne suis plus digne
que tu me regardes comme ton fils… » Mais le père dit à ses
serviteurs : « Dépêchez vous d’apporter la plus belle robe et mettez
la lui ; passez lui une bague au doigt et des chaussures aux pieds. Amenez
le veau que nous avons engraissé et tuez-le ; nous allons faire un festin
et nous réjouir, car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie,
il était perdu et je l’ai retrouvé. » Et ils commencèrent la fête. »
Les gestes du père sont très importants : non seulement celui-ci réintègre son fils dans la sphère familiale, mais il l’honore et commande pour lui des réjouissances exceptionnelles. La robe symbolise le renouveau du corps, l’anneau l’autorité et l’alliance nouvelle qui se fait avec le père, et les sandales la liberté retrouvée. Le veau gras fait du repas des retrouvailles un véritable festin. On peut noter que le père va au devant de son fils, et surtout, qu’il ne lui demande rien, il n’y a pas de compte à rendre, aucune justification n’est nécessaire, et le Prodigue n’a pas le temps de finir sa phrase. Le père l’accueille avec tout son amour, et il se réjouit. Il a bien compris la souffrance de l’errance de son fils, et il est heureux que ce calvaire prenne fin. Il s’agit d’une véritable résurrection. Le passage par les ténèbres du Mal et de la souffrance s’approche de celui de la mort. En effet, il y a quelque chose de mortifère dans l’orgueil, une sorte d’absolutisme qui peut conduire à la mort. A force de vouloir se suffire à soi-même, on perd totalement pied, et sans une aide extérieure que l’on accepte, cela peut aller très loin.
C’est un peu différent dans la pièce de Courtois. C’est le personnage qui décrit l’attitude de son père, qui ne le reconnaît pas au début et qui ne vient pas à sa rencontre. Courtois prend peur :
« Il me voit sans
me reconnaître
Car il ne m’a jamais
vu
Ainsi dépenaillé.
J’en suis confus et paralysé par la peur. »
Courtois se présente alors à son père et lui demande pardon, mais le père le force à développer : « dis-moi quelle est la raison qui te pousse à implorer mon pardon » Il lui demande donc des comptes pour ainsi dire, ce père est bien plus humain que celui de la parabole, dont l’attitude d’accueil absolu est plutôt divine, ou du moins stylisée pour les besoins du message à transmettre. Mais en même temps, Courtois n’a pas vraiment fait le chemin intérieur du relâchement. Le père l’oblige à nommer ses fautes et son repentir pour qu’il les intègre comme siens, puis il se réjouit bien vite et l’accueille. Il lui pardonne :
« Ta faute n’a
plus aucune importance à mes yeux,
Du moment que tu
avoues tes torts
Et que tu as renoncé
au mal. »
Il décide alors de faire la fête, fait tuer le veau gras et donne de nouveaux vêtements à son fils, après lui avoir fait prendre un bain. Il s’agit donc de le purifier. Mais il n’est pas question ni de l’anneau, ni des sandales. Il faut soigner l’enfant et l’accueillir avec tout son amour.
Le père accueille inconditionnellement dans le texte de Gide, qui reprend les éléments de la parabole. Le père reconnaît son fils, il l’attendait même. Il est bien question de la nouvelle robe, de l’anneau et des sandales et du veau gras.
Cependant, ce qui compte chez Gide, c’est le lendemain de la fête et les réprimandes qui sont faites au fils par les différents membres de la famille. C’est alors que le père lui demande des comptes, ou du moins l’interroge, contrairement au père de la parabole.
Mais là encore, on retrouve une ambiguïté, car, comme nous l’avons vu, le père comprend son fils au plus profond, il comprend son départ et il se trouvait au plus profond de son dénuement. Pourquoi questionne-t-il le fils ? Quel est ce père capable de se trouver au creux des douleurs ? Il semble que la figure du père ait deux attitudes : à la fois celle de Dieu qui comprend et accueille ; et à la fois celle d’un père terrestre qui demande des comptes et gronde son enfant.
Péguy, quant à lui, médite profondément sur le mystère de l’amour de Dieu qui accepte de souffrir à cause de l’homme, qui devient dépendant de lui par amour pour lui, qui accepte de manquer de quelque chose, Lui, la plénitude. Mais ce qui est encore plus frappant, c’est que Dieu vient au devant de l’homme, tel ce père qui court à la rencontre de son fils qui était parti, Dieu fait toujours le premier pas :
«Singulier mystère le
plus mystérieux,
Dieu a pris les
devants. (…)
Dieu a commencé. (…)
Tous les sentiments,
tous les mouvements que nous devons avoir pour Dieu,
Dieu les a eus pour
nous, il a commencé de les avoir pour nous
Singulier retournement qui court au long de tous les mystères. »
Cette parabole insiste sur l’amour total de Dieu ,qui accueille l’homme sans lui demander de compte, sans aucune condition ; c’est l’amour le plus gratuit, par opposition au monde des hommes symbolisé par la taverne de Courtois, dans laquelle tout se paie, et où rien n’est gratuit. Mais bien plus encore, Dieu va à la rencontre du pécheur, tel le berger de la première parabole qui laisse les autres brebis pour chercher celle qui est perdue, ou encore telle cette femme qui cherche sa pièce perdue dans toute la maison. Et alors, il se réjouit et demande aux autres de se réjouir avec lui. Dieu connaît la souffrance de l’homme, il l’aime, et il est heureux quand il lâche son orgueil et accepte d’arrêter de souffrir, d’autant plus que l’Homme revient librement. Dieu ne le force jamais.
·La Justice de Dieu incomprise des hommes
« Pendant ce temps, le fils aîné de cet
homme était aux champs. A son retour, il approcha de la maison, il entendit un
bruit de musique et de danses. Il appela un des serviteurs et lui demanda ce
qui se passait. Le serviteur lui répondit : « Ton frère est revenu et
ton père a fait tuer le veau que nous avons engraissé, parce qu’il a retrouvé
son fils en bonne santé. » Le fils aîné se mit alors en colère et refusa
d’entrer dans la maison. Son père sortit pour le prier d’entrer. Mais le fils
répondit à son père : « Ecoute, il y a tant d’années que je te sers
sans avoir jamais désobéi à l’un de tes ordres. Pourtant tu ne m’as jamais
donné même un chevreau pour que je fasse la fête avec mes amis. Mais quand ton
fils que voilà revient, lui qui a dépensé entièrement ta fortune avec des
prostituées, pour lui tu fais tuer le veau que nous avons
engraissé ! » Le père lui dit : « Mon enfant, tu es
toujours avec moi, et tout ce que je possède est aussi à toi. Mais nous devions
faire une fête et nous réjouir, car ton frère que voici était mort et il est
revenu à la vie, il était perdu et le voilà retrouvé ! »
On l’a dit,
le fils aîné pourrait symboliser l’attitude des rigoristes, de ceux qui se
considèrent comme justes, et qui n’acceptent pas l’accueil du père. Mais la
colère du fils ne peut elle pas nous sembler légitime à nous aussi ?
Quelle aurait été notre attitude ? N’est-ce pas injuste que nous, qui
avons travaillé dur, qui avons fait des sacrifices, nous soyons bafoués pour
cet autre qui s’est laissé aller ? C’est
On peut noter que le fils travaillait, il était aux champs. On faisait donc la fête sans lui. Il se met en colère à l’écoute des paroles du serviteur qui réduisent considérablement la réalité. Le père ne fait pas la fête parce que son fils est revenu en bonne santé, mais plutôt parce qu’il a souffert, et qu’à présent, il a accepté de mettre fin à son calvaire.
Ce passage est symétrique au précédent, il y a le fils qui revient de l’extérieur, et le père qui vient à sa rencontre. En effet, ce qui est essentiel, c’est que le père va au devant de ce fils aussi, il y a de la place pour tous les deux dans con cœur. Il l’appelle tendrement « mon enfant ». Mais il y avait confusion entre le père et le fils aîné qui n’a pu trouver sa singularité, puisque ce qui était au père était aussi à lui. L’aîné se met en colère, et réalise aussi sa différenciation. On ne sait pas s’il va rentrer ou non pour se réjouir, s’il va lui aussi se départir de son orgueil et se déraidir à son tour.
La parabole présente une réalité autre, inconcevable, qui diffère de celle des hommes, qui font des comptes et recherchent une égalité mathématique.
Le frère aîné nous avait déjà été présenté dans Courtois d’Arras. On l’avait vu irascible dès le début, et voulant exclure Courtois. Ici aussi il se révolte, il se sent lésé, laissé pour compte. L’aîné reproche à son père de lui préférer son petit frère, il lui reproche donc d’être injuste :
« Pour moi, qui suis tout à votre service,
Nuit et jour, comme un domestique,
Vous ne tueriez pas un poulet.
Je suis fou de ne pas avoir exigé ma part :
Si l’autre jour j’étais parti
Comme il le fit avec sa part,
Je n’aurais rien eu à mon retour,
Vous avez toujours préféré le plus mauvais. »
Ici, on peut noter que cet aîné n’a pas de nom. Cela est rare dans une pièce dramatique, les personnages ont tous des noms, puisque l’on s’adresse à eux. Encore une fois, c’est comme si cet aîné n’avait pas d’individualité propre, il ne s’est pas réalisé.
Le frère aîné du texte de Gide pourrait s’apparenter à l’Eglise qui met un voile entre Dieu et les hommes, et qui fait dire à Dieu des choses qu’Il ne pense pas. Il défend l’ordre, et n’accepte pas l’attitude de son frère.
Le rapport de ce fils avec son père n’est pas
développé. Leur dialogue n’est pas rapporté. Gide poursuit le récit de la parabole
là où il s’était arrêté, et fait entrer le fils dans le fête, mais il ne se
réjouit pas : « La joie de tous
montant comme un cantique fait le fils aîné soucieux. S’assied-il à la table
commune, c’est que le père en l’y invitant et en l’y pressant l’y contraint.
Seul entre tous les convives, car jusqu’au moindre serviteur est convié, il
montre un front courroucé : Au pécheur repenti pourquoi plus d’honneur,
qu’à lui qui n’a jamais péché ? »
Mais Gide précise ensuite que l’attitude de cet aîné est l’exact opposé de celle du père. La pensée du fils pourrait représenter la justice des hommes, tandis que l’attitude du père représente le Justice de Dieu : « Il préfère à l’amour le bon ordre. S’il consent à paraître au festin, c’est que, faisant crédit à son frère, il peut lui prêter joie pour un soir ; c’est aussi que son père et que sa mère lui ont promis de morigéner le Prodigue, demain, et que lui-même il s’apprête à le sermonner gravement. » On retrouve bien le vocabulaire du commerce, il rejette tout don gratuit. Tout se paie, et lui-même fait crédit. En fait, on le voit plus loin dans les réprimandes qu’il adresse à son frère, il ne peut accepter la quête de soi qu’effectue le cadet : « parce que moi je suis dans l’ordre ; tout ce qui s’en distingue est fruit ou semence d’orgueil. » dit il. Il cherche à faire rentrer son frère dans le « droit chemin », et il paraît sincère, il veut son bien, mais selon ses propres idées, qu’il cherche à lui imposer : « Comprends-moi bien, ce n’est pas une diminution, c’est une exaltation de toi que je propose, où les plus divers, les plus subordonnés éléments de ta chair et de ton esprit doivent symphoniquement concourir, où le pire de toi doit alimenter le meilleur, où le meilleur doit se soumettre à … »
Il est conservateur, c’est lui qui parle des biens et des richesses, il veut les conserver, s’enrichir. Ce frère aîné semble avoir une grande influence sur tous les membres de la famille, il est redouté par le puîné et arrive à imposer une certaine conduite aux parents. Il représente l’institution, l’ordre qui soumet les autres par sa grande rationalité.
Le texte de Péguy
s’émerveille devant
« Ne sommes nous pas tous enfants de Dieu.
Egalement, sur le même pied.
En quoi, comment et pourquoi c’est justement
celle qui s’est égarée, qui avait péri, qui vaut justement les
quatre-vingt-dix-neuf autres, les quatre-vingt-dix-neuf qui ne s’étaient pas
égarées.(…)
C’est tout de même un peu fort quand on y
pense.
Quelle est cette manigance. »
Et ce qui est encore plus obscur pour l’homme, c’est que pour cette brebis égarée, pour cet homme qui a péché « il y aura plus de joie dans le ciel ». Cela semble injuste aux yeux des hommes. Mais c’est justement parce que le départ de cette brebis, de cet enfant a fait naître la crainte et l’espoir au cœur de Dieu, que quand elle revient, on se réjouit de tout cœur :
« Pourquoi, en quoi, comment. Voilà un qui
pèse autant dans la balance de Dieu que quatre-vingt-dix-neuf. Qui pèse
autant ? Peut être qui pèse plus. En secret, on ne sait jamais. J’ai bien
peur. Secrètement, on a l’impression qu’il pèse plus quand on lit cette
parabole. (…) Qui pèse peut être plus, on ne sait jamais, une fois qu’on est
entré dans l’injustice. On ne sait plus où l’on va. »
L’Homme veut faire des comptes, il emploie le comparatif et le superlatif. Mais Dieu jamais. Il ne compare pas, Il prend les hommes tels qu’ils se présentent à Lui, là où ils en sont, Il ne cherche pas à les évaluer.
Le fils aîné adopte donc l’attitude
de l’Homme qui ne peut saisir
La parabole est un genre qui se fait révélateur à deux niveaux. Elle nous livre une vérité supérieure. Par son intermédiaire, Jésus explique l’avènement de Dieu, le « Royaume de Dieu », il livre la « Bonne Nouvelle ». Toujours au moyen d’images qui s’adressent au cœur de l’homme, la parabole permet à l’auditeur de s’approprier cette nouvelle vérité qu’il ne peut concevoir avec son esprit humain. Mais elle s’adresse aussi au plus profond de chaque individualité, et révèle l’Homme à lui-même. C’est bien d’ailleurs le message de Jésus sur terre selon les Ecritures : révéler l’homme à l’homme.
Ainsi, la parabole passe par une interprétation, et c’est ce travail d’identification qui permet d’atteindre une singularité, de se connaître soi même aussi.
La parabole de l’Enfant Prodigue est particulièrement significative de cette quête de l’identité. Le Prodigue qui se révolte contre son père et le quitte éprouve sa liberté, il fait œuvre de différenciation. Puis il expérimente le Mal, les dangers de la vie, ses faiblesses. Il sent profondément ses limites et parvient à les accepter. Il se tourne alors de nouveau vers son père, il tente d’accepter qu’il ne peut pas tout contrôler, tout comprendre, tout maîtriser il apprend l’humilité, ce qui laisse la place au Père pour l’aider et l’accueillir dans toute la force de son amour. Cet amour sans limite est obscur pour les hommes qui se sentent alors dépassés. En effet, s’ils peuvent le comprendre après maintes réflexions, ils ne peuvent pas le concevoir. C’est cependant ce vers quoi ils tendent, cela les élève et leur montre le chemin.
Rainer Maria Rilke, dans Les cahiers de Malte Laurids Brigge disait à propos de cette parabole : « On aura peine à me persuader que l’histoire de l’Enfant Prodigue ne soit pas la légende de celui qui ne voulait pas être aimé. »
23 avril 2008
L'odeur des pommes
"On entre dans la cave. Tout de suite, c'est ça qui vous prend. Les
pommes sont là, disposées sur des claies - des cageots renversés. On
n'y pensait pas. On n'avait aucune envie de se laisser submerger par un
tel vague à l'âme. Mais rien à faire. L'odeur des pommes est une
déferlante. Comment avait-on pu se passer si longtemps de cette enfance
âcre et sucrée?
Les fruits ratatinés doivent être délicieux, de cette fausse
sécheresse où la saveur confite semble s'être insinuée dans chaque
ride. Mais on n'a pas envie de les manger. Surtout ne pas transformer
en goût identifiable ce pouvoir flottant de l'odeur. Dire que ça sent
bon, que ça sent fort? Mais non. C'est au-delà... Une odeur intérieure,
l'odeur d'un meilleur soi. Il y a l'automne de l'école enfermée là. A
l'encre violette on griffe le papier de pleins, de déliés. La pluie bat
les carreaux, la soirée sera longue...
Mais le parfum des pommes est plus que le passé. On pense à
autrefois à cause de l'ampleur et de l'intensité, d'un souvenir de cave
salpêtrée, de grenier sombre. Mais c'est à vivre à, à tenir là, debout.
On a derrière soi les hautes herbes et la mouillure du verger. Devant,
c'est comme un souffle chaud qui se donne dans l'ombre. L'odeur a pris
tous les bruns, tous les rouges, avec un peu d'acide vert. L'odeur a
distillé la douceur de la peau, son infime rugosité. Les lèvres sèches,
on sait déjà que cette soif n'est pas à étancher. Rien ne se passerait
à mordre une chair blanche. Il faudrait devenir octobre, terre battue,
voussure de la cave, pluie, attente. L'odeur des pommes est
douloureuse. C'est celle d'une vie plus forte, d'une lenteur qu'on ne
mérite plus."
Philippe Delerm, de nouveau. Un goût de temps retrouvé... La question du temps me travaille assez en ce moment. Le temps c'est entrer dans l'existence... dans le fil de ce qui nous mène vers la mort. Le temps peut être perçu de façon linéaire, mais pour moi, et pour beaucoup, il a aussi une profondeur...
Il est important de bien faire la différence entre la notion de
« chronologie » et la notion de « temporalité. » La
chronologie présente un déroulement linéaire et plat tandis que la temporalité
implique une certaine profondeur. Le temps ne réside pas dans les heures, les
mois et les années qui sont des créations de l’homme : des valeurs
relatives, justement. Le temps réel dépasse cela, il faut abandonner l’idée de
vouloir mesurer le temps.
Si nous plongeons dans les racines de l’histoire, nous
nous trouvons face à toutes sortes de ramifications. Le temps perçu est un
temps élastique. La façon de le percevoir change suivant les circonstances.
Nous faisons tous cette expérience : suivant ce que nous faisons, une
heure peut nous sembler une éternité, ou bien filer à toute allure, sans que
nous la voyions passer. Le calcul bien mesuré du temps semble alors bien
dérisoire, et il apparaît comme évident que le temps peut se percevoir
différemment, non pas linéairement (le passé laisse place au présent, qui est
suivi par le futur) mais
profondément : le présent contient le passé et l’avenir. Dans la
profondeur du temps, les opposés se rejoignent, ils se superposent et
s’épousent. Ils peuvent coexister de façon simultanée, il ne s’agit plus de
concevoir une chose après l’autre, une réalité puis son contraire ; comme
si les opposés n’avaient pas le temps de coexister ensemble.
La vision du monde par « en dessous »
permet de saisir le dialogisme interne de toutes choses, mais surtout de chaque
conscience. C’est ce qui permet de voir dans chaque personnage la possibilité
d’une métamorphose instantanée en son contraire.
Le temps est aussi tellement lié à l'espace.... Il faudrait en fait pouvoir s'extraire de l'espace, du lieu, de l'incarnation, pour percevoir constamment ce temps de l'intérieur, cette ambivalence de toute chose. Dans le temps lié à l'espace, le temps de notre terre humaine, les contraires n'ont ni le temps ni la place de se côtoyer de façon évidente... alors qu'ils ne font qu'un.
Voilà aussi pourquoi "Rien ne se passerait
à mordre une chair blanche. Il faudrait devenir octobre, terre battue,
voussure de la cave, pluie, attente. L'odeur des pommes est
douloureuse. C'est celle d'une vie plus forte, d'une lenteur qu'on ne
mérite plus."
Philippe Delerm et merci à Noémie, ma petite soeur qui y voit loin....
On pourrait presque manger dehors
Philippe Delerme, La Première
gorgé de bière.
« On
pourrait presque manger dehors ». La phrase vient toujours au même instant.
Juste avant de passer à table, quand il semble qu’il est trop tard pour
bousculer le temps, quand les crudités sont déjà posées sur la nappe. Trop
tard ? L’avenir sera ce que vous en ferez. La folie vous poussera
peut-être à vous précipiter dehors, à passer un coup de chiffon fiévreux sur la
table du jardin, à proposer des pull-overs, à canaliser l’aide que chacun
déploie avec un enjouement maladroit, des déplacements contradictoires. Ou bien
vous vous résignerez à déjeuner au chaud – les chaises sont bien trop
mouillées, l’herbe si haute…
Mais peu importe. Ce qui compte, c’est le moment de la petite
phrase. On pourrait presque… C’est bon, la vie au conditionnel, comme
autrefois, dans les jeux enfantins : « on aurait dit que tu
serais …» Une vie inventée, qui prend à contre pied les certitudes. Une
vie presque : à portée de la main, cette fraîcheur. Une fantaisie modeste,
vouée à la dégustation transposée des rites domestiques. Un petit vent de folie
sage qui change tout sans rien changer…
Parfois, on dit : « On aurait presque pu… » Là, c’est la phrase triste des adultes qui n’ont gardé en équilibre sur la boîte de Pandore que la nostalgie. Mais il y a des jours où l’on cueille le jour au moment flottant des possibles, au moment fragile d’une hésitation honnête, sans orienter à l’avance le fléau de la balance. Il y a des jours où l’on pourrait presque."
C'est tellement important ce se souvenir de tout cela. La dégustation de l'éphémère, et la spontanéité de tout ce que la vie, dans sa foule de surprise nous réserve... Dur face à face avec le futur dans sa marée de possibles... mais tellement vivifiant aussi, si on l'accepte. Ne laissons pas s'éteindre la flamme...
08 avril 2008
Escapade irlandaise
Dans ma vie d'au pair, il y a de petites éclaircies, de retours à une vie de jeune fille entourée de ses amies, à une vie d'étudiante de Lettres modernes, qui rencontre des professeurs, une vie d'étudiante postgrad qui peut même être amie avec des professeurs.
Alors voilà, le 31 mars dernier, j'ai atterri à l'aéroport de Dublin, après un vol annulé, et avec deux heures de retard et une patience totalement inexistante. J'ai passé deux jours à Dublin chez Tommy , professeur de littérature française à Trinity College. J'y ai également retrouvé Claudia, Leonie et Thorsten, des amis allemands de mon année erasmus de l'année dernière.
Tommy est un personnage bien particulier. C'est un professeur d'université comme on les imagine, mais tellement différent aussi. Enfin, il est toujours très prévenant et très attentionné avec moi. Nous n'avons pas le même âge, pas la même nationalité, pas la même vie, tout est différent, sauf notre amour commun pour la littérature, et nous nous comprenons plutôt bien. C'est étrange parfois comme deux personnes peuvent communiquer au-delà de tout. C'est un ami, on peut le dire, un adulte référent, qui partage son expérience et ses souvenirs avec moi, et qui comprend plusieurs de mes peurs et de mes problèmes. Mais cette fois-ci, un sentiment de malaise et d'agacement pointe le bout de son nez. Autant lors de ma dernière venue sur Dubin, il y a deux mois, tout s'était bien passé, autant cette fois-ci...
Chacun a ses défauts. Quels sont les défauts de Tommy, mis à part ceux qu'il met en avant, et qui ne sont donc pas les plus importants, ou du moins parce qu'ils ne m'affectent pas?
En dépit de tout ce qu'il dit au sujet du petit milieu protestant ouvrier dont il est issu, il a le défaut du professeur un peu vantard qui étale sa culture, et se gausse de blagues intellectuelles vides au possible; il a cette façon de mettre en avant et de critiquer des détails qui ne sont absolument pas essentiels. On ressent parfois en sa présence un manque de Beauté, de cette adéquation entre les mots, les évènements, les choses, comme le souligne l'auteur de L'élégance du Hérisson. Oui, un manque d'adéquat, de parfait adéquat, et donc de délicatesse.
Qu'il est difficile de s'exprimer! en anglais, en français, la même affaire. Je ne sais pas m'exprimer en ce moment, à l'écrit, à l'oral, je joue à la carpe muette. Une sensation de vacuité, oui, c'est cela. Une impossibilité de communication et de partage intellectuel. Je n'arrive plus à entrer dans ce qui compte. Ma solitude apparaît alors sous l'aspect du ridicule arrogant. Les défauts que j'ai dû souffrir en la présence de Tommy, il a fallu que je les fasse souffrir aux autres.
Après ces deux jours passés à Dublin, nous avons loué une voiture avec mes trois amis allemands et Richard, un ami irlandais de Thorsten.
Vacuité d'un discours suffisant de trop d'insuffisance, d'une parole complètement inadéquate, d'une volonté avortée de communication. Une volonté avortée... Je voulais communiquer, mon corps, la chaleur de mon ventre, le battement de mon cœur, tout cela voulait communiquer. Mais le dégoût, la honte, la peur de souffrir et la frustration anticipée devant l'impossibilité ont expulsé cette volonté avant même qu'elle ne soit formée, du cœur de ce qui me fait agir. Toutes mes paroles prennent le goût répugnant de la stupidité. Regards volés, tentatives maladroites pour parler, pour tenter de rentrer dans le profond de ces personnalités un peu inconnues qui vont faire le voyage avec nous, avec qui je vais passer trois jours, 24 heures sur 24... Mais toutes ces tentatives d'ouverture à l'autre se changent, sous la pression de mon dégoût honteux, en moqueries mesquines et hautaines. Ostentation mensongère de nouveau (suis-je à ce point terrifiée par la possibilité de la vacuité?) qui me trahit, me livre dans tout ce que je voudrais enterrer de moi-même.
Parler sans savoir, avoir une opinion sur tout, toujours trop tranchée, comme dans cette diatribe de jeudi soir, grande tirade vide et maladroite sur la nécessité du sens de la science et la nature du christianisme (je m'adresse à deux informaticiens). Cette tirade est passée pour une critique gratuite des maths et de l'informatique. Quel manque de délicatesse, quelle lourdeur, balourde!
Tommy.... moi, c'est cela aussi le milieu littéraire dont je me demande si je voudrais faire partie...
Parler quand il faudrait se taire...
Et pourtant, c'est aussi la frustration d'un moment parfait que l'on gâche, comme cette soirée au temple de Downhill.
Suave mari magno turbantibus aequora ventis e terra alterius magnum spectare laborem.
Qu'il est doux, depuis la terre, lorsque les vents agitent l'eau de la vaste mer, de contempler le travail immense des autres. (ou quelque chose comme cela!)
Cette phrase du De rerum natura de Lucrèce est gravée au fronton de ce temple circulaire à l'architecture classique parfaite, et qui surplombe la mer, du haut d'une falaise. Quel à propos, quelle adéquation, quelle harmonie et beauté, donc! 
Et alors quelque chose en moi, plus fort que moi, me pousse à la déchiffrer, à la traduire, à clamer haut et fort que je peux le faire. Vanité? Désir de briller. Il doit y avoir de cela.
Mais cela ne me semble pas suffisant.
Il y a aussi, encore et toujours, ce désir, cette pulsion à partager la beauté. Pulsion plus forte que moi qui se double de maladresse, de l'hésitation devant l'impossibilité intrinsèque à la tâche entreprise, de la violence devant la trahison possible, déjà accomplie, de la terreur de ne pas être comprise...
Et l'inévitable se produit. La Beauté est trahie...
En écrivant ces mots encore à présent, je voudrais revenir en arrière, conjurer, effacer ce comportement malotru...
Le silence eût été préférable, mais il est mort pour toujours à cet instant, assassiné par mon cœur qui jaillit trop vite au bord de mes lèvres...
Pourquoi ne pas contempler dans le silence, simplement?
Voilà aussi qui explique bien des choses dans le comportement de Tommy, et qui peut me permettre plus d'indulgence. Je peux me mettre à la place de mes "auditeurs". Comme j'ai dû apparaître vaine! Comme étalant un savoir que je ne possède qu'à moitié (je ne savais pas quel était le poète), vaine de toute cette ostentation étalée... Comme si je tentais de les écraser, de leur faire avaler cette beauté, malgré eux.
Pourquoi ce sentiment de revanche, toujours, dès qu'il s'agit pour moi de partager ce qui est le plus important, de citer des vers latins et de tenter de les décrypter, plutôt que la chanson de la dernière popstar, comme j'ai le sentiment que l'on s'attendrait à me voir faire, moi, âgée de 23 ans, et entourée de jeunes de mon âge?
J'oublie trop rapidement que nous n'avons plus 18 ans, et que le monde entier ne se comporte pas forcément comme la petite société nyonsaise. Il y a des jeunes cultivés ou en recherche et demande de culture, et qui ne la rejettent pas en bloc avec dédain et moquerie. Il serait temps pour moi de grandir et d'arrêter de croire que déchiffrer des vers latin est un acte risqué et provocateur. Et de toutes les façons, si je compte faire partager cette Beauté ancestrale, cette fixation de l'éternité dans le cours du temps, ce n'est pas en jouant les provocatrices que je risque de réussir. Je le sais bien, mais j'ai mes faiblesses... la frustration de mon impuissance se transforme en provocation mesquine. Tâche impossible que celle de partager la vraie Beauté.
La décision ne nous en revient pas, c'est une béatitude donnée. On ne peut pas la créer artificiellement.
19 mars 2008
Colette
"« Monsieur,
Vous me demandez de venir passer une huitaine de jours
chez vous, c'est-à-dire auprès de ma fille que j'adore. Vous qui vivez
auprès d'elle, vous savez combien je la vois rarement, combien sa
présence m'enchante, et je suis touchée que vous m'invitiez à venir la
voir. Pourtant, je n'accepterai pas votre aimable invitation, du moins
pas maintenant. Voici pourquoi : mon cactus rose va probablement
fleurir ! C'est une plante très rare, que l'on m'a donnée, et qui,
m'a-t-on dit, ne fleurit sous nos climats que tous les quatre ans. Or,
je suis déjà une très vieille femme, et, si je m'absentais pendant que
mon cactus rose va fleurir, je suis certaine de ne pas le voir
refleurir une autre fois... « Veuillez donc accepter, Monsieur, avec
mon remerciement sincère, l'expression de mes sentiments distingués et
de mon regret.» Ce billet, signé « Sidonie Colette, née Landoy », fut
écrit par ma mère à l'un de mes maris, le second. L'année d'après, elle
mourait, âgée de soixante-dix-sept ans. Au cours des heures où je me
sens inférieure à tout ce qui m'entoure, menacée par ma propre
médiocrité, effrayée de découvrir qu'un muscle perd sa vigueur, un
désir sa force, une douleur la trempe affilée de son tranchant, je puis
pourtant me redresser et me dire : « Je suis la fille de celle qui
écrivit cette lettre, - cette lettre et tant d'autres, que j'ai
gardées. Celle-ci, en dix lignes, m'enseigne qu'à soixante-seize ans
elle projetait et entreprenait des voyages, mais que l'éclosion
possible, l'attente d'une fleur tropicale suspendait tout et faisait
silence même dans son cœur destiné à l'amour. Je suis la fille d'une
femme qui, dans un petit pays honteux, avare et resserré, ouvrit sa
maison villageoise aux chats errants, aux chemineaux et aux servantes
enceintes. Je suis la fille d'une femme qui, vingt fois désespérée de
manquer d'argent pour autrui, courut sous la neige fouettée de vent
crier de porte en porte, chez des riches, qu'un enfant, près d'un âtre
indigent venait de naître sans langes, nu sur de défaillantes mains
nues... Puissé-je n'oublier jamais que je suis la fille d'une telle
femme qui penchait, tremblante, toutes ses rides éblouies entre les
sabres d'un cactus sur une promesse de fleur, une telle femme qui ne
cessa elle-même d'éclore, infatigablement, pendant trois quarts de
siècle.
Maintenant que je me défais peu à peu et que dans le miroir peu à peu
je lui ressemble, je doute que, revenant, elle me reconnaisse pour sa
fille, malgré la ressemblance de nos traits... A moins qu'elle ne
revienne quand le jour point à peine, et qu'elle ne me surprenne
debout, aux aguets sur un monde endormi, éveillée comme elle fut, comme
souvent je suis, avant tous..."
Je ne peux pas résister au plaisir de citer ici des lignes de Colette. La naissance du jour, que je viens de finir, apporte quelques unes de ces clés indispensables dans la recherche de féminité que j'ai entreprise. Qu'est-ce qu'être une femme, par opposition à un homme?
Colette donne des réponses tout à fait frappantes parfois.
Je me reproche souvent de dire toujours "je", de ne parler que de moi. Il est des phrases qu'il ne me sera donné de comprendre que plus tard, mais qui ont cependant un impact assez fort en moi...
"La catastrophe amoureuse, ses suites, ses phases, n'ont jamais, en aucun temps, fait partie de la réelle intimité d'une femme. Comment les hommes - les hommes écrivains, ou soi-disant tels - s'étonnent-ils encore qu'une femme livre si aisément au public des confidences d'amour, des mensonges, des demi-mensonges amoureux? En les divulguant, elle sauve de la publicité des secrets confus et considérables, qu'elle-même ne connaît pas très bien. Le gros projecteur, l'œil sans vergogne qu'elle manœuvre avec complaisance, fouille toujours le même secteur féminin, ravagé de félicité et de discorde, autour duquel l'ombre s'épaissit. Ce n'est pas dans la zone illuminée que se trame le pire... Homme, mon ami, tu plaisantes volontiers les œuvres, fatalement autobiographiques, de la femme. Sur qui comptais-tu donc pour te la peindre, te rebattre d'elle les oreilles, la desservir auprès de toi, te lasser d'elle à la fin? Sur toi-même? Tu es mon ami de trop fraîche date pour que je te donne grossièrement mon opinion là-dessus. "
13 février 2008
Résister
La recherche, chercher, c’est accepter de traverser l’obscurité.
Hier, je suis allée passer toute la journée à Oxford, seule. Le soir, j’ai assisté à une conférence sur la littérature médiévale.
Et je me suis trouvée de nouveau
confrontée à cette Recherche (dont on fait un métier) qui se veut
toujours en pleine lumière. Cette Recherche dans l’enseignement
supérieur ne cherche que pour trouver, et je trouve qu’elle s’arrête
bien trop facilement sur de fausses trouvailles. Ou plutôt, elle accorde
de l’importance à tout ce qui se trouve à côté de la trouvaille,
elle tourne autour du pot. Et pourquoi ? Parce que cette trouvaille réelle
est en vérité insaisissable parfaitement. Alors elle fait peur, on
a peur de s’y brûler les doigts et les ailes… et pourtant, il n’y
a qu’en acceptant de plonger au cœur de l’essentiel (en sachant,
pour se protéger, qu’on ne le saisira jamais) que l’on peut avancer.
Hier, dans la conférence, nous avons parlé du mensonge et de l’allégorie (du discours par image). Est-ce que l’image permet de rejoindre la vérité, ou bien au contraire, est-ce qu’elle nous en éloigne ? C’est tout le sujet de mon mémoire. Le discours fictionnel contient-il une vérité ? Selon moi, oui, et parfois plus que le discours scientifique, parce que s’il passe par la fiction, c’est pour tenter de saisir une vérité qui échappe à la pure raison, une vérité plus intérieure, de l’ordre de la sensation, du pressentiment, qui peut se changer en conviction profonde.
Cette question du discours par image, par fiction, par reflet, pose cependant problème. Il pose le risque du faux, de l’absence de vérité derrière l’image fictive, et de la mauvaise interprétation de l’image, il pose le risque de se tromper, de mal comprendre. C’est un risque à courir, c’est le risque de la littérature. Nous en sommes venus à la conclusion que la vérité ne se trouve ni dans le discours fictif, ni dans le discours scientifique, mais dans le travail d’interprétation que produit le discours scientifique sur le discours fictif, à condition que ce discours scientifique, que cette interprétation ne se fige jamais, mais puisse être infiniment refaite par chaque nouveau lecteur.
Question cruciale, celle de la recherche et de l’expression de la vérité, et de la nécessité absolue de ne jamais l’imposer toute faite, parce que personne ne peut l’atteindre parfaitement.
Mais les questions posées
ont tourné autour du genre du texte. Est-ce une fable ou un fabliau ?
Qu’est-ce qu’on s’en fiche ! Qu’est-ce que cela apporte pour
comprendre ? Rien.
Par contre, cela apporte la satisfaction intellectuelle d’avoir classé un texte informe, inconnu, déroutant, dans une classification connue et rassurante. Je ne veux pas faire cela. JAMAIS. Bien que la tentation soit facile, facile mais inutile, vaniteuse, fausse. Elle donne l’illusion de savoir, d’avoir prise sur quelque chose.
Pour me tourner vers les autres tout en faisant de la littérature poussée, il me semble qu’il est essentiel de rester ouvert. Et pour cela, il faut accepter l’inconnu, l’informe, ce qui dérange, parce qu’il ne rentre pas dans les cases.
Aider les autres, ce serait pour moi les aider à comprendre et à accepter qu’il y a des choses (et souvent l’essentiel) qui nous échappent, et qui nous échapperont toujours, tant que nous sommes vivants. La vie avance grâce à la recherche infinie. Voilà pourquoi les solutions trop faciles apportées par plusieurs de nos politiciens très en vogue ne peuvent pas marcher. Elles sont vaines et porteuses d’absolutisme. Mais il est si difficile d’accepter l’inconnu… il est tellement plus facile de mettre les étrangers dehors !
Et puis cette réflexion sur
le discours et la vérité est aussi une arme puissante de résistance
selon moi.
INTERPRETER = RESISTER. STOP ! il faut d’abord que je réfléchisse avant de faire aveuglément ce que les médias, le discours ambiant me dictent.
Voilà quel serait mon terrain de lutte.
03 février 2008
Paul Nizan
Paul Nizan, Antoine
Bloyé. Un roman du début du XXème siècle, sur la vie d'un employé des chemins de fer. Un roman sur la condition ouvrière, sur la vie des pauvres, de ceux qui n'ont pas eu la chance de "passer de soi à soi-même", selon mon expression.
La description de cette vie en surface, dans le creux de notre vacuité me bouleverse tellement. Je sens que je ne cesse de la frôler.. peut-être est-ce le lot de notre humanité?
Qu'il est difficile de se défaire des valeurs sociales de reconnaissance, de la tentation de se donner tout entier à une tâche, parce que notre entourage considère que c'est "le bien"! Comme il est difficile de ne pas s'aliéner...
Cette condition d'un petit ouvrier qui n'a pas pu faire d'étude, qui a été mené en tout par la nécessité matérielle de survie dans une société aux valeurs bien établies, se rapproche aussi, paradoxalement peut-être de la vie de certaines étudiantes... Et même en lettres.
Comme il est facile de rentrer dans un cadre, d'y correspondre parfaitement, de grimper l'échelle des valeurs de cette caste qu'est l'université! Avoir des bonnes notes, faire exactement ce que les professeurs demandent, se plier à leurs exigences, passer des heures et des heures de dur labeur sans voir les autres, en se coupant du monde...
Qu'il est facile de se faire disparaître sous tout cela!
Bien sûr que le travail littéraire et intellectuel est important pour moi. Cela ne se discute plus, à présent que je suis ici et que je pourrais ne pas lire du tout si je le pouvais. Mais le problème majeur est celui de la façon dont on le fait, et du pourquoi on le fait...
Faire de la littérature pour s'enrichir, pour voyager, pour se libérer... pour découvrir du nouveau, sortir des chemins battus, et pour aller dans l'essentiel, surtout... et non pas pour correspondre à une image attendue, pour rentrer dans un carcan scolaire qui se vide très vite de sens, si l'on ne prend pas la liberté indispensable d'y mettre le sens qui nous correspond.
Il est très facile de passer à côté de soi-même et de s'aliéner au système de notation, de chercher toujours ce que l'on vaut, et d'y apporter la réponse numérique de la note. Chercher ce que l'on vaut... poser des limites à l'immensité des possibles de ce que l'on pourrait être, tenter de se connaître et de se définir. Quoi de plus facile et pratique que la note?
Chapitre X :
Dans le vacarme des machines, dans son réseau serré d’actions, Antoine n’avait pas de loisirs pour d’autres mouvements humains que les mouvements du travail. Comme tant d’hommes, il était mené par les exigences, les idées, les jugements du travail, il était absorbé par le métier. Point d’occasion de penser à soi, de méditer, de se connaître, de connaître le monde. Il ne lisait pas, il ne se tenait même pas « au courant », comme l’on dit. Chaque soir, avant de s’endormir, il ouvrait sa Vie de Stephenson et quand il en avait parcouru deux pages qu’il avait finies par savoir par cœur, il s’endormait. Il regardait distraitement les journaux : les évènements qu’ils contaient se déroulaient dans une autre planète, ils ne le concernaient pas. Il ne se passionnait que pour des revues techniques, des descriptions de machines. Pendant quatorze ou quinze ans, il n’y eut pas d’homme moins conscient de soi et de sa propre vie, moins averti du monde qu’Antoine Bloyé. Il vivait sans doute, qui ne vit pas ? Il suffit d’avoir un corps bien étanche pour imiter les attitudes de la vie. Il agissait, mais les ressorts de sa vie, les mobiles de son action n’étaient pas en lui.
L’homme ne sera-t-il donc toujours qu’un fragment d’homme aliéné, mutilé, étranger à lui-même ? Que de parties en friche dans la personne d’Antoine, que de choses avortées, dévorées par le mariage, par cette Compagnie qui mangeait ses « agents » avec un appétit puissant, si indifférent ! Et sans doute, Antoine n’ignorait pas complètement ces absences, il soupçonnait qu’il aurait pu être ce qu’il était, faire ce qu’il faisait, et quelque chose de plus qui n’avait point de figure. Il laissait se dissiper une force intérieure plus grande qu’il ne pensait, une force qui dépendait de son corps, comme toutes les forces et toutes les puissances véritables. A trente-cinq ans, Antoine Bloyé avait des membres noueux, couverts d’une peau sanguine qui devenait blanche sur la poitrine et sur le dos ; il portait facilement des sacs, des poutrelles, il pouvait résister longtemps à la fatigue, au manque de sommeil ; il avait une tête bien ordonnée. Il abattait la besogne, il avançait dans le travail avec une souplesse, une aisance, une foulée d’animal ; ses ouvriers disaient :
« Il faut être juste, le travail ne lui fait pas peur.. »
Et ils le surnommaient le Pur Sang. Mais cette force s’usait sur la meule d’un travail étranger, il ne l’utilisait pas pour son propre compte, il ne la faisait pas servir à un développement humain, il la consumait au profit des gens qui le payaient, des actionnaires anonymes et de leurs intérêts abstraits. C’est le malheur de bien des hommes.
Il faut gagner sa vie, il faut faire son travail, pensait-il, on lui avait toujours enseigné ces choses-là, comme des vérités que personne n’a pensé à mette en question depuis que le monde tourne. Mais tout ce qu’il avait pu atteindre lui coulait entre les doigts comme du sable de mer qu’on verse dans le désœuvrement des vacances : tout son travail cachait le désœuvrement essentiel. Ainsi éprouvait-il parfois une ombre de vertige, comme lorsqu’on monte dans un rêve un escalier qui tourne à l’intérieur d’un dôme sans fin ; il sentait que des puissances compliquées l’empêchaient d’être complètement posé sur la terre, comme il appartient à un homme de l’être, il était traversé par ces inquiétudes-là dans les courtes promenades du dimanche, du lundi de paye, dans ses brefs repos à la maison : ces puissances existaient, elles étaient sans doute aussi précises que des objets qui ont des poids, des formes et des visages humains. Mais il ne les démêlait pas, il ne pouvait, il n’osait s’élever contre elles. Il y avait des moments où il aurait voulu abandonner cette existence qu’il menait, pour devenir quelqu’un de nouveau, quelqu’un d’étranger qui serait vraiment lui-même. Il s’imaginait, tout seul, perdu, comme un homme qui n’a pas laissé d’adresse, et qui fait des choses, qui respire… Un jour, on lui proposa une situation en Chine, comme autrefois, en Angleterre :
« Tu iras seul si tu y tiens, dit Anne… Moi, je ne quitterai pas mon pays, mes parents, pour aller vivre chez des sauvages, dans un pays où nous ne connaîtrons personne… pour une position où il n’y a pas de retraite, pour une aventure ! »
Tant de liens à rompre, de timidité secrète à vaincre, de petits combats à livrer pour prendre une décision qui aiguille l’avenir sur une nouvelle voie ! Se révolter contre la figure présente de sa vie pour mettre en liberté le double qu’on enferme peut-être ! On craint des cris de femme, les habitudes brisées, on redoute d’être un « monstre », d’une singularité insoutenable, de ne plus être pareil à n’importe qui, on manque de foi : le faux courage attend les grandes occasions, les périls extraordinaires qui ne viennent jamais vous mettre à l’épreuve. Mais le courage véritable consiste chaque jour à vaincre les petits ennemis, Antoine manquait de ce vrai courage, comme tant d’hommes… Il pensa quelques temps à cette chance de métamorphose qu’il avait eue, puis il feignit de l’avoir oubliée :
« Comme tu as bien fait d’écouter mes conseils, disait Anne.
- Oui… peut-être… Enfin, n’en parlons plus, c’est une affaire réglée », répondait-il.
C’était un échec de plus, comme l’Angleterre, comme Marcelle. Il ne faut pas tant de défaites pour renverser un homme.
Ces moments d’inquiétude, ces velléités de changement, d’achèvement ne duraient qu’un éclair. Ils tombaient dans tous les pièges de la sagesse coutumière. Quand son beau-père voyait Antoine absorbé, inquiet, il lui disait :
« Ne vous rongez donc pas, vous prenez les choses infiniment trop à cœur… Il faut être plus philosophe dans la vie… »
Etre philosophe, c’était accepter n’importe quoi, les jours comme ils venaient. C’était tomber dans les fosses les plus creuses. Antoine vivait dans un monde où le mot philosophie signifiait paresse et lâcheté. Et ainsi tout le reste de la personne d’Antoine n’arrivait pas à l’existence : bien des éléments inconnus de lui-même demeuraient au fond du tableau. Antoine était un homme qui avait un métier et un tempérament, c’était tout. C’est tout ce qu’est un homme dans le monde où vit Antoine Bloyé. Il y a des marchands nerveux, des ingénieurs sanguins, des ouvriers bilieux, des notaires coléreux : les gens disent ces choses-là et ils croient avoir travaillé à la définition d’un homme : ils disent aussi, un chien noir, un chat tigré. Un médecin avait un jour dit en regardant Antoine avec cet air de sûreté suffisante, de science vaniteuse des guérisseurs :
« Vous, vous êtes un nerveux sanguin… »
Quand Antoine était abattu, montrait un visage tourmenté, sa femme lui disait :
« Le docteur l’a dit, tu es un nerveux sanguin… Vite abattu, vite relevé… »
Voilà, tout était dit. Tout le monde pouvait le manier comme une pièce au titre connu. Il circulait parmi d’autres pièces. Quelle vie ! Au premier plan se trouvaient les machines ; les routines des ordres et des actes adaptés au travail : le plan de l’ingénieur. Derrière, se groupaient et s’estompaient des personnages réduits, dans le paysage vague de la famille, des loisirs : le plan du nerveux sanguin…
L’ingénieur en chef du matériel et de la traction disait :
« Je m’y connais en homme, messieurs… Bloyé, qui est à Tours, c’est un de nos meilleurs chefs de dépôt… »
Anne disait :
« Antoine est extraordinairement consciencieux… Trop consciencieux… Il ne faut pas en faire tant ! »
Les machinistes du dépôt, les nettoyeurs disaient :
« Le patron, il est quelquefois emmerdant… Mais c’est un bœuf à l’ouvrage. .. »
Antoine se disait pour se rassurer et se donner du cœur :
« Qu’est-ce que je suis ?... Je suis un homme qui connait son métier… »
*
Mais plus tard, quand il fut devenu vieux. Antoine murmura un jour à son fils, qui avait fini par avoir la même taille que lui :
« Vois-tu, je crois que je n’ai pas donné toute ma mesure… »
L’homme n’est-il donc qu’un meneur de machines ?
Une deuxième tentative d'écriture
Entrelacs
Le monde ne parle pas, songea-t-il, mais, à certaines minutes, on dirait qu’une vague se soulève du dedans et vient battre tout près, éperdue, amoureuse, contre sa transparence, comme l’âme monte quelquefois au bord des lèvres.
Julien Gracq. La Presqu’île
Le Narcisse penche amoureusement sa tête de safran auréolée de pétales blancs sur le fil de l’onde dormante. Désespérément, son reflet plonge dans la fontaine pour savoir. Il cherche, il scrute, il admire, s’émeut, travaille, pleure ; il crève de comprendre.
Le temps des cerises, dix-huit ans.
Je regarde la fraîcheur d’un soir de mai pénétrer par la fenêtre entrouverte. Son parfum fort inonde mes narines et vient se mêler à celui de ce petit rosier ancien dont je devine les fleurs, flocons de clarté, minuscules. Tout près, dans l’arbre, les cerises sont mûres. Je les discerne à peine ; trésors rubis entre les feuilles, elles luisent doucement dans la pénombre de cette fin de journée. Dans le fossé, en bas du talus, un petit bois de chênes. Un rossignol s’en donne à cœur joie. Les gouttes de son chant roulent et cavalent en perles dans sa gorge duveteuse. Tant de beauté… ma poitrine se gonfle, elle me fait mal et les larmes me montent aux yeux. Tout me brûle, m’étouffe, me submerge… trop, l’émotion est trop grande, trop forte, trop profonde pour que je puisse la contenir.
« Un moment de poésie me chuchote-je, la poésie n’est pas douce, non, elle est violente, brutale, impétueuse. Lorsqu’elle frappe à la porte, elle soulève des torrents. Que suis-je face à cette beauté qui me transperce ? »
Je me sens lourde, vulgaire. Des larmes coulent, amères. Ah ! quitter ce corps si lourd, traverser le temps et l’espace, vaincre ma pesanteur, pour m’évader, partir, me volatiliser ! – mais je suis là, prisonnière. Si lourde. Et je sens une violence inconnue, immense, irrésistible, m’envahir toute entière. Je prends conscience de ma chair, de mon poids. Je regarde avec terreur la place que prennent mes cuisses lorsque je suis assise au fond de la chaise. Elles s’aplatissent, s’étalent, occupent tellement d’espace… Je détaille les différentes couches de chair qui les forment, depuis l’os jusqu’à la peau. Le muscle, le gras… Je les presse, fort, avec le sombre désir de les percer, de faire suinter la graisse, de la faire s’écouler tout doucement, comme on éclate un bouton. J’imagine la main de quelqu’un, d’un homme, peut-être, se poser sur elles, et je suis saisie de dégoût. Je ne veux pas que l’on me touche, on sentirait cette lourdeur, cette laideur. Je hais ce corps. Si je pouvais le déchirer, le brûler, le lacérer, planter un couteau pour découper ce trop de viande ! Il me sépare de toute cette beauté dans laquelle je voudrais me fondre, il me sépare de l’harmonie parfaite qui me permettrait de jouir pleinement de l’essentiel sensuel de l’univers, parce que j’y prendrais part…
J’observe la pureté des pétales du narcisse… Il me semble l’entendre… oui, je connais si bien l’histoire de son parfum. Ovide, Les Métamorphoses, Livre III, c’est bien cela :
Là, le jeune homme qu’une chasse ardente et la chaleur du jour avaient fatigué, vint se coucher sur la terre, séduit par la beauté du site et par la fraîcheur de la source.
Je sens les exigences insoutenables qui vrillent en lui un tunnel de ver rongeur. Il sait supprimer le trop plein de vie, de vide, de pesanteur, d’humus gras, qui l’accable. Lentement, patiemment, diaboliquement, il parvient à la pointe de lui-même. A force de peines, de sacrifice et de souffrance, il est parvenu à faire de son parfum le plus léger, le plus subtile, le plus entêté et le plus pur de tous. Il a su sélectionner les plus belles senteurs, les concrètes les plus blanches, les pétales les plus fins ; et éliminer toutes les lourdeurs, les dégoûts les puanteurs des sécrétions les plus horribles, pour faire de lui-même la Fleur des fleurs, l’Irremplaçable, celle que tous devaient admirer, désirer, aimer – plus qu’aucune autre…
Toujours plus haut, toujours plus loin, il s’est allégé,
épuré, pour atteindre cette blancheur translucide, cette légèreté de chrysalide
par laquelle il habiterait la fragile Beauté.
Délesté de la vie elle-même, Narcisse veut faire corps avec l’Univers qu’il perçoit infini, au fond de la rivière. Il meurt du désir d’entendre la voix du monde. Il cherche à se perdre dans son immensité, se fondre en son sein, abolir cette immonde différence qui le sépare de son intimité avec lui. Sa voix, frêle, tente de rejoindre les cieux, ses mains se tendent immensément vers les nuages qui transpercent la transparence profonde du ciel, vers le soleil d’une aurore de printemps, les étoiles d’une nuit d’été, l’argent de la lune sur l’émerveillement de la neige, en hiver. Tout son être se tend vers l’insaisissable, vers l’impossible, tend à se rompre jusques aux confins de son existence.
- Je voudrais m'extraire de mon corps, être une fleur de verger, une mélodie, un vers de poésie, un rayon de lumière...
- Qu'est-ce à dire?
- Je veux être la Beauté... je ne vois pas de sens à la vie mis à part celui là, uniquement...
- Être la Beauté? La Beauté est impalpable, insaisissable, la Beauté n’Est pas…
- Je cherche à participer
de
la Beauté..
.
- Faire corps avec elle? Te fondre en elle? Disparaître, ne plus exister dans ton individualité, dans ta matérialité… Te dissoudre… Mourir ?
Qu’est-ce que la beauté ? Pour toi ce sera cela, et pour moi, autre chose. Ce n'est qu'une coquille vide... Cherches-tu à devenir une coquille vide? Je te vois fondre, diminuer, disparaître... Tu deviens aussi sèche et fragile, aussi légère qu'une coquille vide...
Mais une coquille vide est morte...
Tu es en train de devenir Toi. Le plus difficile n'est pas de savoir qui l'on est, mais d'accepter de devenir ce que l'on est, ni plus, ni moins. Rien de plus beau que l’harmonie d’un être avec lui-même… pour être en harmonie aussi avec le monde.
- Mais nous sommes si peu…
- On ne peut être plus que soi-même qu'avec quelqu'un…
- Accepter d’être incomplet…
Silence… personne.
J’entends minuit sonner au clocher du village, là-bas. Très haut, une ombre légère fronce un pan du manteau du ciel, maintenant piqué d’étoiles, et part rejoindre le mystère enroulé de la pleine lune. Je referme la fenêtre et pars poursuivre l’histoire de ma fleur.
- Plutôt mourir que de te donner le pouvoir sur moi
- Te donner le pouvoir sur moi
Pouvoir sur moi
Moi, moi, relançait Echo…
La jouissance est si proche de la souffrance…
Car il en était à ce paroxysme où l’amour trompé n’est plus
fort que pour détruire. Peut-être croyait-il étreindre et détester cette part
de lui-même, trop pesante, le fardeau de sa misère, impossible à tirer jusqu’en
haut ; peut-être croyait-il châtier ce corps de mort dont l’apôtre
souhaitait aussi d’être délesté, mais la tentation était dès lors plus avant
dans son cœur, et il se haïssait tout entier. Ainsi l’homme qui ne peut
survivre à son rêve, il se haïssait…
Bernanos - Sous le Soleil de Satan.
Narcisse, terrifié, cruel, s’entête.
Mais le narcisse ne vit qu’un seul printemps. Très vite, il
s’est fané, recroquevillé, il est tombé et son parfum s’est éteint doucement
dans le bleu du crépuscule de cette éphémère vie de fleur. Sur le point de se
détacher éternellement de ses racines vivantes, la fleur a pleuré toute la
rosée de sa tige, déchirée, mutilée, elle n’aspirait plus qu’à cette mort que,
pour la première fois, elle sentait proche, si poche… imminente.
Narcisse était enfin parvenu aux portes de l’ultime.
A bout de souffle, la fleur finit par souffrir de se relever. Enfin, il lui était permis de percevoir le choix atroce qui s’imposait :
« Exister et être aveugle au monde et à moi-même, ne jamais atteindre l’essentiel toujours repoussé ; ou alors épouser parfaitement l’océan de tout ce que je suis, de tout ce que je ne suis pas, savoir, atteindre le grand Tout, disparaître… et mourir. »
La révolte s’emparait de Narcisse : « Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? »
Mais même s’il ne le comprenait pas vraiment du plus profond, il pressentait qu’il n’était pas possible de répondre immédiatement et parfaitement à toutes les questions, et surtout à cette question-là. Le chemin de la révolte se révélait être une impasse, cette fois-ci. Courageusement, il tenta d’accepter un peu plus de ce qui le répugnait jusque-là, d’alléger ses exigences et de donner plus de large à sa vie.
Il accepta le risque de voir ses pétales se ternir, et il laissa plus souvent sa tige plonger dans l’humus gras. Mais il n’avait pas bien compris ce que signifiait réellement accepter. Il se forçait à accepter, il continuait de vouloir tout contrôler, tout maîtriser, et il ne laissait pas la vie et le temps se nouer en lui. Son « acceptation » devenait alors un cauchemar fait de milliers de compulsions, et il se retrouva bien vite scindé en deux. Sa tête, convaincue de son erreur passée, voulait accepter la vie et le passage des saisons, la mort de la fin du début de l’été, le long sommeil sous la terre, pendant toute la mauvaise saison, et la résurrection éblouissante du début du printemps. Mais il n’était pas en son pouvoir, uniquement, de perpétuer ce cycle ancestral. C’était les sombres racines, profondes, qui étaient capables de vivre cela de l’intérieur, c’était elles qui, réellement, étaient en contact avec le socle du monde, c’était d’elles que remontait la violente naissance après la mort douloureuse, et elles résistaient de toute leur force muette.
Narcisse ne cessait de chuter, et de s’abîmer davantage encore…
Il en vint à se mépriser lui-même…
Vertige voluptueux : la tentation suprême où se sont abîmés avant lui tant de ces âmes ardentes qui traversent d’un coup le plaisir et trouvent le néant.
Bernanos - Sous le soleil de Satan
Orage, vingt ans.
Ce soir, il fait orage, un de ces orages de chaleur, un des ces orages violents comme on en a chez nous, dans cette Provence des Papes. Je suis subjuguée devant la force, la beauté, la grandeur de la nature.
J’aime l’orage. J’aime le bruit de la pluie, gouttes sonores qui éclatent sur la terre sèche, elles exhalent un parfum si particulier, qui s’envole en poussière vaporeuse.
De la terre, de l’eau… le feu du ciel, la violence du vent. Les quatre éléments se déchaînent… force de la nature, nature charnelle, aussi. Notre corps est fait de terre, me dis-je.
Odeur de la pluie, forte, âcre, odeur de désir… enivrante. L’odeur de la pluie respire. C’est l’exaltation de la terre assoiffée, de la terre désirante. La pluie féconde, la pluie répond à ce désir, elle satisfait la terre, lui répond avec toute la violence du désir…
…un orage, comme une joute amoureuse entre la terre et le ciel.
Attendre la pluie, mourir de désir pour la pluie, se laisser féconder par cette eau qui s’abat, ces gouttes qui explosent dans mes yeux, sur mes lèvres, au creux de mes seins…
Pourquoi renier ses désirs ? Pourquoi tarir ce corps qui ne demande qu’à s’épanouir, qui a soif d’amour ?
…. mais si l’amour n’était pas l’amour… si l’amour n’était qu’un leurre, qu’un mensonge ? Si l’amour ne procurait que du plaisir, uniquement du plaisir, seulement du plaisir ? Plaisir éphémère, plaisir qui n’existe que pour masquer le néant dans lequel se précipitent nos vies, toujours plus profond.
Refuser le plaisir par peur du mensonge, rejeter tout plaisir pour aspirer à tellement plus !
De quoi ai-je soif ?
Refuser d’avoir soif, refuser d’avoir faim, refuser d’avoir envie.
Oh, comment peut-on à ce point se dénaturer ? Quelle hargne, quelle haine, quel froid acharnement pour détruire toute vie en soi-même, et quel mensonge…
Une pensée de Pascal surgit de ma mémoire : Qui veut faire l’ange fait la bête…
A force de rejeter le mensonge, l’artifice, on finit par l’accueillir et par le faire advenir. Je me suis menti à moi-même, je me suis créé des plaisirs, des jouissances artificielles, perverses et contre nature.
Pourquoi ?
Pourquoi ?
Je me suis détruite, je me suis trahie, abîmée, méprisée… et je continue. Je ne peux Être, autrement.
Impuissance.
L’orage gronde en moi, je lutte, je me bats, mais je suis vaincue… ou bien suis-je victorieuse ? J’ai tué la vie en moi, je suis un squelette. Quelle joie sombre que de sentir mes os aigus sous ma peau… ! Faire disparaître toutes ces rondeurs vulgaires, ces formes répugnantes, poisseuses, gluantes, gélatineuses, ces formes perverses, ces formes de femme, femme, prostituée, objet, mortelle.
… une telle cruauté envers ma chair.
Elle jaillit de ma bouche, entre mes doigts.
…………………………………………………………………………………………………...
Et à présent, cette sensation de vide, toujours. Je me sens desséchée, stérile, tarie, oui tarie. Vide, creuse, si creuse. Le désir pointe, aussitôt réprimé. Larmes amères, plus de rêve, plus d’illusion… les yeux désespèrent ouverts sur une lucidité implacable et sans espoir. Rien, nous ne sommes rien, mais nous construisons du vide. Le désir, la fécondité, ne sont qu’un moyen répugnant de masquer ce vide, de tapisser le néant.
Je sais, j’ai tort, j’ai tort, je le sais ?
Je me suis détruite en croyant aller vers un plus-être. Je me détruisais, je me suis détruite en croyant me construire. Je me suis mentie à moi-même, je me suis tuée, j’ai assassiné mon âme pour ne laisser subsister que ma raison. J’ai voulu me désincarner, mais l’âme, sans le corps, mais l’âme, lorsqu’elle n’anime plus le corps n’est plus une âme… mais un être humain sans corps n’a plus d’âme, mais un être humain sans corps, n’existe pas.
Des larmes chaudes roulent le long de mes joues et se mêlent aux gouttes froides de la pluie. J’ouvre lentement les serres de mes doigts qui lacéraient mon visage, je tente de respirer et me tourne en pensée vers mon cher narcisse. Sa tige frêle se penche sous le vent, et sa tête orgueilleuse ne parvient plus à conserver sa hauteur. Ses blancs pétales se déchirent un peu sous la violence de l’eau du ciel. Je sens toute sa souffrance, le poids immense de son regret, le chagrin des empreintes que laissent sur lui le temps qui passe…
Mais je sens aussi une sorte de lumière moins froide, moins blanche, moins pure, mais plus chaude, plus douce, plus naturelle, plus accessible enfin, émaner de son cœur de safran. Narcisse a essayé. Il a fait le choix de la vie, il a choisi de vivre, de nouveau, pour de bon, pour de vrai.
Après tout, c’était le temps de cerises…
C’est le matin, à présent. Le soleil filtre doucement à travers les persiennes tirées à l’espagnolette. La lumière, toute lavée par le gros orage d’hier au soir, m’appelle. Une soudaine envie de cerises s’est emparée de moi, de sentir leur rondeur pulpeuse éclater entre mes dents et laisser échapper le jus fruité, sucré… doux. Sentir leur tendre chair entre mes doigts, saisir leur rougeur dans la verdure de l’arbre, les cueillir dans la somptuosité de leur premier éclat.
Je me suis précipitée dehors…
Perdre, mais perdre vraiment, pour laisser place à la trouvaille.
Guillaume Apollinaire.
Blackrock, vingt-deux ans.
Qui es-tu ?
Hier soir, la nuit tombée, pleine lune, dans un ciel pur. Au sommet d’une falaise, notre vue s’est plongée dans la mer….la mer sous la lune. Des pins gigantesques, ces résineux au feuillage compact des îles, silhouettes élancées et nettes sous la lumière bleue du soir, quelques étoiles… Au loin, les lumières de la côte.
Silence…
Silence des reflets argentés de la lune sur le frisson ondulé du miroir de la mer ….
Pureté glaciale du soir…Un malaise, une raideur dans mon pas. Je suis fermée comme une huître.
S’éprendre
de la nuit…
Forêt émeraude, une source bleue au crépuscule
du soir.
Transparence du ciel, fraîcheur… tout
est bleu.
La lune respire au firmament, et je
respire avec elle…
« Prends une veste très chaude, j’espère que tu n’as pas peur du noir… » m’a-t-il lancé en guise d’invitation. Je suis reconnaissante, un peu émue, très effrayée. Qu’est-ce que cela veut dire ? Il se souvient que j’aime la lune, de l’émotion qu’elle suscite en moi, qu’elle me manque si cruellement quand elle n’est pas là. Mon cœur se soulève…
Cela ressemble à un rancart…
Comme je déteste ce mot… pourquoi ? il est moche, il sonne creux, dur, un son vulgaire, dénué de toute profondeur et de toute beauté.
Un premier rendez-vous, c’est tellement plus que cela… Je ne dirais pas que c’est léger, parce que ce n’est pas le cas. C’est très lourd, au contraire. Lourd de sens pour moi. C’est même trop lourd à porter et mon estomac se rétracte. Soudain l’angoisse monte et je ne veux plus y aller…
C’était tellement léger une minute auparavant, mon cœur voulait s’envoler de ma poitrine. A présent il a mal, il est contracté, étouffé…
Pourquoi étouffer cette joie si douce qui naît en moi sous cette espèce d’angoisse, encore et encore… Pourquoi ? Se laisser aller à ressentir cette douce joie qui fait étinceler le regard et qui fixe un sourire un peu stupide sur les lèvres des filles amoureuses ?
Je pouvais attendre une émotion profonde de cette promenade sous la lune, mais mon cœur ne s’est pas ouvert.
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Je ne pouvais plus vivre, saisie d’un dégoût de moi-même. Cette culpabilité, toujours la même, est de retour, la bête hideuse se réveille et cette immondice de chair grasse et flasque qui sommeille en moi, ce rejet de la vie prend entière possession de mon être.
Il est adorable, son ami aussi… Je m’enveloppe de leur regard comme dans un manteau capable de me protéger de toutes les intempéries de la vie, un manteau chatoyant, précieux, profond, manteau d’amitié, et, pourquoi pas... d’amour. Leur intérêt pour ce que je suis, leur écoute, leur attention, des étincelles offertes pour moi seule. Je sors ce soir avec des garçons que je ne connais pas, je bois un peu, je suis légèrement éméchée, et je ne réalise pas bien ce qui se passe. Je ne contrôle rien. Je me sens grisée, comme la Gervaise de Zola.
Des douceurs me reviennent cependant, trop vite écartées. Traversée de ce pont blanc en fer forgé, un joli arc en escaliers surplombant la rivière, ses mouettes qui transportent l’appel de la mer, la lumière si spéciale de cette terre de vent et d’eau, pluie, soleil… son rire.
Nous nous sommes dirigés vers la vieille bibliothèque de l’Université. Dans sa salle boisée aux harmonieux rayonnages de livres anciens, le plafond en coque de bateau renversée improvise pour nous seuls, une traversée à la découverte des hommes de Lettres du passé qui jalonnent l’Histoire de notre humanité. Leurs bustes de marbre blanc semblent nous faire signe, avec un sourire profond, ils nous invitent à plonger aux confins de la Pensée. Nous oublions le monde qui nous entoure, happés par le souffle du temps.
Je n’y étais jamais allée… Les yeux me brûlent d’émotion rentrée, cette combustion intérieure qui, je le sais, rayonne à l’extérieur. Il le remarque.
Je suis fière de me montrer sensible. Je veux tellement afficher la profondeur de mon être dès le premier abord, que je la pervertis de trop de précipitation, de trop d’ostentation… de trop de prostitution. Je repense à Gide, à ses mots qui me sont chers :
MORALE.
Ne pas se soucier de paraître. Etre, seul est important.
Et ne pas désirer, par vanité, une trop hâtive manifestation de son essence.
D’où ne pas chercher à être par pure vanité de paraître ; mais
bien parce qu’il est seyant d’être tel.
Une prostituée, oui, c’est ce que je suis, c’est ainsi que je me sens. Il me faut des hommes autour de moi, qui me regardent, qui aient envie de percer mon mystère, mais sans jamais les laisser le faire réellement jusqu’au bout. Et je me sens coupable, coupable de prendre du plaisir, coupable de ne pas faire ce que j’ai toujours fait jusque là, et peur atroce de me perdre.
La rencontre de l’autre, c’est
une expérience enthousiasmante, mais… Et si je n’en revenais jamais ?
Je retourne doucement à mon Narcisse.
Il lui a fallu réaliser la laideur abyssale de son Être. Il lui a fallu accepter la perversion de son attitude, se rendre compte de la pourriture qui sommeillait dans les profondeurs de son miroir d’eau. Sous le reflet, comme sous le tapis moelleux et verdoyant des lentilles d’eau, le souffle putride de la mort l’attendait. Le masque se déplace et lui révèle l’impasse de sa démarche. Mais sous un masque, un autre veille… et Narcisse se perd dans la marée montante de tout ce qu’il est, de tout ce qu’il pourrait être, de tout ce qu’il n’est pas, de tout ce qu’il ne sera jamais. Les mille et une facettes de son Être lui sautent au visage et démembrent ce corps chéri qu’il avait mis tant d’années à façonner.
Narcisse est perdu.
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Souillée,
la vie est plus facile… on n’a plus le souci de la conserver immaculée.
Narcisse est celui qui vit sans cesse sur le fil du rasoir, victime d’un équilibre précaire, c’est celui qui ne peut jamais se reposer, jamais se poser.
Narcisse, c’est celui qui tombe sans cesse, d’un côté ou de l’autre, dans le Tout ou dans le Rien, qui s’écartèle, se découpe, se transperce… s’entrave. Il faillit sans cesse et fait son nid dans le presque. Il côtoie la Mort, et la Vie, interminablement.















